Suite Noire

On achève bien les disc-jockeys Tirez sur le caviste Vitrage à la corde Quand la ville mord La musique de papa Le débarcadère des anges La reine des connes Envoyez la fracture ! Le Linceul n'est pas qu'aux moches Le Petit Bluff de l’alcootest Ze big slip Sur un air de Navarro La Déposition du tireur caché Les Fans sans balance La Java des bouseux Le Futon de Malte Raclée de Verts Pizza sur la touffe 1275 Ares Nadada Un Chouette petit blot La Sirène rousse Sans mot dit Cocu de Sac L’Effet Carabin Ça n’arrive qu’aux mourants Le Tacot d’Elsa Lambiek Pour venger mémère La Bannière était en noir Le Bar crade de Kaskouille Au pas des raquettes Méfie-toi, fillette

Sans mot dit

AUTEUR : Patrick Mosconi

Extraits livre

Extrait 1

Extrait 1

Le vendredi, surtout à la fin du troisième trimestre, la fatigue et son cortège de nuisances pèsent plus lourd en milieu scolaire et Maud se voit forcer de puiser dans ses réserves pour assurer, face à des mômes déjà en vacances, un cours de physique suivi d’un autre de maths et, dans l’après-midi, deux heures pénibles en salle de chimie avec des ados peu enclins à s’extasier devant un bec Bunsen. Une violence feutrée qu’elle s’efforce de contenir sans céder à la flemme ni au désintérêt ambiant et encore moins à la démagogie. Soulagée d’en avoir fini, elle fonce à la plage et, après une baignade éclair, se tartine le corps de crème solaire haute protection avant de s’écrouler sur sa serviette de bain pour une paix qu’elle voudrait éternelle. À peine somnolente, voilà que le vent se lève, chargé de grains de sable agressifs. Chassée par ces premiers assauts du mistral, elle court se réfugier au Monoprix – ne pas oublier le café – où elle traîne plus d’une heure avant d’en ressortir chargée comme une mule. Dehors le vent s’énerve tant et plus. Maud, calfeutrée, douchée, un verre de whisky glaçons à portée de main, vautrée dans son fauteuil préféré, aussi délabré que confortable, commence à retrouver ses marques pour aussitôt les perdre en découvrant le visage de la jeune fille à la main baladeuse sur l’écran de son téléviseur. Elle monte le son : « (…) une inconnue âgée d’une vingtaine d’années retrouvée près de Cassis, nue et égorgée… Toute personne susceptible de renseigner la police sur l’identité de… etc. » Choquée par ce visage, celui d’une morte maquillée en vivante, les yeux sommairement retouchés, elle se sent précipitée dans le passé : l’horreur devant l’agonie de ses parents fauchés par une voiture folle. Ce moment où, au bord de la route, Martin et elle ont compris que la vie s’en était allée. Tout avait commencé par une promenade sur une départementale, les jumeaux voulaient voir le moulin à vent, avaient insisté, les parents avaient cédé… Avec le temps, Maud était parvenue à accepter ce paquet toxique, une tumeur irréductible coulée dans un sentiment d’abandon et armée de révolte, de chagrin et de manque… Depuis peu, elle avait appris à tenir à distance la complaisance ou les intrusions mortifères par une multitude d’artifices. Ce soir, elle n’y arrive pas et se laisse aller à la tristesse.

Extrait 2

Extrait 2

Antoine s’est endormi sur l’absurde mort de la soeur de Martin pour se réveiller sur un mauvais rêve qui s’évapore aussitôt, il résiste comme il peut à une vague de tristesse qu’il juge déplacée. Est-ce que tout cela est bien réel ?... Un de ses vieux amis d’insomnie, Antonio Porchia, avait écrit : « L’univers ne constitue pas un ordre total car il y manque le consentement de l’homme. » Avec le temps, Antoine commençait à le comprendre... Souvent il se disait que le monde se réduisait à notre bref passage sur cette terre, sans plus... Alors, à quoi bon toute cette agitation ? La mort de son frère jumeau, la veille de ses dix-huit ans, est sans aucun doute l’événement fondateur de sa personnalité adulte. Ce drame a été d’autant plus traumatisant que son frère est mort à sa place. C’est lui qui aurait dû se trouver dans l’avion qui s’est écrasé… Au dernier moment, occupé par une histoire de cul inespéré et la trouille de ce troisième saut en parachute, il avait demandé à son jumeau de le remplacer ; leur père, qui faisait partie du voyage, étant incapable de les différencier. Au décollage, le coucou du para-club avait glissé sur une plaque d’huile et, après un tonneau suivi d’une glissade, s’était embrasé ne laissant aucune chance au pilote et à sa cargaison de parachutistes amateurs. Le cataclysme interne lié à la perte de son jumeau et de son père, un tranquille prof d’éducation physique, associé à une culpabilité démultipliée, n’a jamais franchi la barrière de l’intime. Antoine a tout gardé, a cessé de voir ses anciens amis, n’en a jamais parlé à personne. Antoine a toujours été conscient des conséquences de cette fracture sur l’orientation de sa vie. Le désespoir non exprimé nourri de culpabilité fait qu’il a réellement pris la place de l’absent, au point de vivre la vie que son frère aurait dû vivre. Cela s’est fait tout seul, sans l’intervention de la volonté. Un couple gémellaire harmonieux et protectionniste, avec lui, plutôt rêveur et anticonformiste, et son frère, assez physique et les pieds ancrés dans la terre. À eux deux, un homme complet. N’allez pas imaginer qu’il y avait, d’un côté, l’artiste sensible et tourmenté et, de l’autre, le sportif direct et extraverti. Si on avait voulu les considérer d’après leurs goûts, on aurait pu dire que le futur officier était, à l’adolescence, plutôt cigale, et son frère plutôt fourmi, plutôt Indien que cow-boy, plutôt Jung que Freud, plutôt Dostoïevski que Tolstoï, plutôt Bach que Mozart, plutôt Stones que Beatles, plutôt Nietzsche que Hegel, plutôt romantique que sentimental, plutôt Pollock que Warhol, plutôt Stendhal que Hugo, plutôt Eastwood que Wayne, plutôt timide que modeste, plutôt insolent que branleur, plutôt la cerise que le gâteau.

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