Suite Noire

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Pizza sur la touffe

AUTEUR : Francis Mizio

Extraits livre

Extrait 1

Extrait 1

Il décacheta l’enveloppe du rapport d’autopsie en déshabillant du regard une fois de plus la jeune policière. Il maudissait l’uniforme qui ignorait le décolleté. «Vous avez changé de cheveux ? », fit-il pour justifier son regard inquisiteur. La fliquette, adoucie, sourit et bredouilla qu’elle les avait simplement lavés. « Ne me parlez pas de mes cheveux, ils m’énervent », ajouta-t-elle. « 90 % des femmes que je connais disent cela, ne me parlez pas de mes cheveux ils m’énervent. Et elles ont toutes un vrai projet capillaire pour la prochaine fois. » Elle haussa les épaules, ce qui agita ses seins généreux sous le polo réglementaire. Le lieutenant sentit combien il était à cran. Il ne savait plus depuis combien de temps il n’avait pas couché. Parfois il craignait de ne plus se souvenir des gestes de base si l’occasion devait se représenter. Un collègue lui avait soufflé un soir de ne pas s’inquiéter, que c’était comme le vélo, que cela revenait vite si cela avait été correctement acquis au départ. «Vous êtes du genre à ne pas vous épiler, ou je me trompe ?»

Extrait 2

Extrait 2

Carlotta pressentait que le tournage de cette scène allait être pénible. Lorsqu’elle était enfant, sa mère fabriquait des beignets de céleri qui empuantissaient la maisonnée. Un traumatisme. Elle avait pourtant bien précisé sur son book déposé à l’agence qu’elle n’était pas d’accord pour tourner n’importe quoi, n’importe comment, avec n’importe quel accessoire (avec n’importe qui, à la rigueur). Elle avait donc joint aux photographies extraites de ses films précédents une liste de « refus catégoriques » issus d’expériences passées plutôt pénibles dues à des réalisateurs tordus : pas de scènes avec du matériel de plomberie par exemple, ni de ces coquillages des mers du Sud qui irritent la muqueuse, pas de manteau angora en synthétique bleu (mycoses aux aisselles générées par la chaleur des projecteurs), pas de peluches représentant des rongeurs ni de carton ondulé (ses deux phobies)… Mais le céleri, ça, elle ne l’avait pas prévu – comment aurait-elle pu ? Quoi qu’il en fût, elle se jura désormais de toujours préciser dans ses prochains contrats son aversion pour le céleri. Une actrice qui se respecte ou qui a un minimum de conscience de sa condition de travailleuse, au même titre que n’importe quelle salariée ou professionnelle indépendante, ne doit pas accepter toutes les indignités. Au tout début de sa carrière, il y avait déjà bien plus de vingt ans lorsqu’elle avait encore la cuisse ferme, elle avait accepté de tourner une scène étrange et insolite, assez hot, avec une brouette. Cela lui avait laissé une douleur persistante au maxillaire inférieur – les réalisateurs sont tout de même parfois bien malades – et c’est pourquoi elle avait ensuite décidé de toujours faire porter la liste de ses « incompatibilités » sur les contrats types afin de se prémunir. Oui, le céleri, on ne l’y reprendra plus.

Extrait 3

Extrait 3

Finalement, si, c’était clair : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas. » Ozimi avait beaucoup réfléchi au sens de cette formule. Il avait une idée juste de ce qui pour lui était le beau. Cela se résumait chez lui depuis toujours à une photo trouvée dans un magazine « olé-olé », comme on désignait ça jadis. Il avait toujours la page dans son portefeuille. Presque en lambeau, décolorée. C’était l’image d’une jeune femme brune, plantureuse et le regard brillant, plutôt salope, qui se tenait à genoux, nue sur un lit froissé, les mains croisées sur les seins, un chapeau de paille sur la tête. Maintenu debout contre son ventre entre ses cuisses écartées, masquant le sexe au regard du photographe, se dressait un assortiment de légumes évoquant des phallus géants : des concombres, des courgettes d’un vert brillant, de longues aubergines turgides et violacées, une botte de poireaux et des carottes, du fenouil en feuilles froissées comme les replis humides et luisants d’une intimité, des épis de maïs dorés et granuleux jaillissant de leur enveloppe, quelques ignames d’un marron sombre et rugueux, telluriques. Ça, pour Bernard Ozimi, c’était de la beauté pure. Il avait eu un choc en découvrant cette photographie. Au-delà de l’émoi érotique, cette composition représentait pour lui un aboutissement esthétique. Oui, cette association de la chair et du végétal figurait indubitablement l’exacte représentation du beau.

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