Suite Noire
Nadada
AUTEUR : Franz Bartelt
Extraits livre
Extrait 1
Peut-être un jour quelqu’un de plus qualifié que moi écrira-t-il une biographie de Moncheval, un type qui se définissait lui-même comme l’homme qui a autre chose à faire et qui le fait. C’était sa devise. Du compact. Du causant. Du qui va droit au coeur. Pour être franc, je n’ai jamais écrit une ligne. Et jamais lu un livre. À peine si je me passionne pour les étiquettes de bière. Tout ce que ce que je sais, c’est qu’il y a du pognon à se faire. À condition d’avoir un bon sujet, une bonne histoire, de belles saloperies à déballer. À la vérité, je suis tellement néophyte que je ne vois pas très bien de quelle façon commencer ce livre, qui ne sera donc pas un chef-d’oeuvre de style. Pas sûr que je connaisse même assez de mots pour l’écrire jusqu’au bout. Et puis, j’ai du mal avec les conjugaisons. Ce n’est pas simple. D’abord, il y en a trop. Ça ne serait pas un luxe d’en supprimer quelques-unes. Jusqu’il y a peu, j’ignorais même le sens du mot « biographie ». Je le classais dans la rubrique « cancer et consorts ». Mais il paraît que je confondais avec « biopsie ». Je me suis renseigné auprès du Totor Gogo, le rédacteur en chef du Journal des barbus, une publication, c’est écrit dessus, qui se voudrait poilante et qui n’est que rasoir. Je lui demandais les recettes du best-seller. Il aurait pu en écrire, lui, Totor Gogo. Il connaît la cuisine et les combines. Mais il est trop modeste. Et il n’aime pas être riche. Le contraire de moi.
Extrait 2
Ce jour-là, j’imagine que, devant le cadavre de la prostituée, le commissaire Tristan eut un soupir de soulagement. C’était la treizième. Massacrée comme ses consoeurs, à l’aide d’un objet contondant dont les experts supposaient qu’il pouvait être un fer à cheval. Le commissaire Tristan soupira, parce qu’il n’aurait qu’à remettre une copie conforme d’un rapport qu’il avait déjà reproduit à douze reprises, n’y changeant que le nom de la victime. Toujours ça de gagné, ne se donna-t-il même pas la peine de penser, tant la situation parlait d’elle-même. De tous les commissaires de France et de Navarre, du roman policier et de la série américaine, le commissaire Tristan était certainement le plus fainéant. Il aimait dormir et bâillait beaucoup quand il n’avait pas ses douze heures de sommeil par nuit. Il ne se privait pas non plus d’une petite sieste, l’après-midi, dans son bureau, au chaud, les pieds calés sur le radiateur soufflant. Sa femme était également une dormeuse au long cours. Entre deux roupillons de jeunesse, elle avait répondu à une petite annonce qu’il avait fait passer dans le journal, dans laquelle il se définissait comme un « dormeur de fond ». En vingt ans de vie commune, ils n’en avaient pas dormi moins de la moitié, côte à côte le plus souvent, unis par l’inaction. En temps normal, ils dormaient pour se reposer. D’autres fois, seulement pour le plaisir de dormir. C’était un loisir, un hobby, une manière de vivre. S’ils allaient au théâtre, c’était pour y ronfler en position assise, bercés par la rengaine des alexandrins. Ils avaient en effet découvert les vertus soporifiques du répertoire classique et n’avaient pas cru bon de résister à la vanité d’enrichir leur sommeil en lui conférant une ampleur un rien culturelle.
Extrait 3
Les journaux ont tout dit au sujet du tueur, son enfance, ses parents, ses joies, ses peines, ses goûts alimentaires, son signe astrologique. Et, dans les bars, tout a été mille et une fois répété, répercuté, affiné par les intuitions des consommateurs, analysé par des consciences qu’affûtent l’anisette et le ballon de saignant, élucidé par ces logiques directement puisées au tonneau et qui mettent du sentiment et de l’émotion là où les journalistes ne trouvent que matière à compte rendu. Il se nomme Robert Dupont, un nom connu, mais pas autant que son nom de scène du crime : Nadada (Haine à dada), dont les journaux ont longtemps fait leur manchette. Né des amours d’une prostituée périgourdine et d’un proxénète berrichon, il fut abandonné à la naissance dans une poubelle et recueilli par un éboueur qui le confia aux bons soins de l’assistance publique, à Nanterre. Il connut la dure existence des orphelins de père et de mère, les dortoirs aux ambiances polaires, la gastronomie administrative, les tendresses douteuses de la matraque. Puis ce furent les placements dans des familles d’accueil, où il ne séjournait jamais plus d’une semaine ou deux, car il était très laid et que sa gentillesse naturelle, sa bonté, l’extrême douceur de son caractère ne réparaient pas le dommage visuel qu’il causait à ceux qui devaient poser les yeux sur lui. Sa scolarité fut calamiteuse. Les maîtres ne l’aimaient pas. Ils l’envoyaient souvent au coin, parce qu’ils le supportaient mieux de dos que de face. Des parents d’élèves se plaignaient souvent et militaient pour son exclusion, au prétexte que sa laideur fomentait des cauchemars pour leurs enfants, et peut-être des traumatismes aux conséquences imprévisibles. Son seul jour de bonheur, en fait, était celui du mardi gras où il n’avait pas besoin de se cacher derrière un masque pour être accepté dans la bande joyeuse des garnements. Ce n’est rien de dire que Robert Dupont avait tout pour souffrir. C’était un de ces martyrs criant de vérité auxquels la vie n’épargnait aucune humiliation.
