Suite Noire
Méfie-toi, fillette
AUTEUR : Sylvie Granotier
Extraits livre
Extrait 1
17 h 53, quai du RER B, station Les Halles. Je le vois. Le reconnais instantanément. Celui que j’attendais. Les quais sont bondés, il n’a rien de remarquable, je le dis sans condescendance, pourtant, en même temps que la foule se fond dans le flou, lui se découpe avec précision. Mon regard l’éclaire en douceur. Son crâne rasé, ses jeans mal coupés, son pull gris à côtes, trop étroit, col montant à mi-cou, ses chaussures à lacets trop cirées. Sa gueule de faux dur. Son regard inquiet est d’un velours doux et sombre à s’y frotter, à s’y dissoudre, il est arabe comme on le dirait d’un prince et fait semblant de ne pas me voir. Il m’a vue. Je crois à la réciprocité. Le coup de foudre se négocie à deux ou il part en fumée. Le train va entrer en gare dans deux minutes trente. Comme on se dit quand l’enjeu est hors de prix, qu’est-ce que je risque ? Ma nième petite humiliation, une nouvelle entaille à mon optimisme de survie, une encoche de plus dans mon défaitisme triomphant ? Autant de missiles à courte portée pour un avenir de toute façon trop éloigné. Je parie que cet inconnu est mon avenir au présent. Je lui jette un regard en biais. Il esquive, furète de l’oeil, tournicote partout sauf vers moi. C’est bien le signe qu’il m’a repérée. Je me rapproche, fais mine de consulter le panneau horaire, tête levée. Son regard réchauffe ma nuque. Mon sourire d’accueil est prêt à égayer sa journée. Je pivote sans prévenir. Je suis la boule blanche qui effleure la rouge, la sienne, qui file aussitôt vers un horizon inexistant. Il change d’appui de jambe, fait mine de penser à un truc super-intéressant. Les chiffres de l’heure défilent. Une fois dans le train, je pourrai trébucher, m’appuyer sur son épaule, m’excuser. Il dira « mais non », j’entamerai la conversation. Mais s’il ne prend pas ce train-là… Le tango se danse à deux et c’est l’homme qui conduit. Allez, viens, je ne suis pas dangereuse. Il se dandine, regarde ses pieds. Il inspire profondément, encore. Cette minute commence à être interminable. Je la bourre d’arguments. Si la matière est régie par un principe d’incertitude, ma vie aussi. Un coup de dés et je nique le hasard. Le convaincre en trois secondes que c’est lui, parce que c’est moi et qu’il fait palpiter la vie comme au sortir d’un long sommeil. Il a envie de rire, ça lui plisse le coin de l’oeil. C’est parti ! Je me télétransporte à dix centimètres de lui, regard d’aplomb, je lève à hauteur de son nez le bristol que je trimballe depuis plus d’un an, ça le fait légèrement loucher et je dis : —Voilà, je m’appelle Jeanne et, ça, c’est mon numéro de téléphone. Appelez-moi. Parce que… si j’étais vous, je le ferais.Vous ne le regretterez pas, c’est sûr. Parce que…Parce que.
Extrait 2
Le borgne, il s’appelait comment déjà l’Afghan de Ben Laden sur sa mobylette, le scheik Omar, Omar, donc, m’a suivie, il n’est pas tombé sur moi par hasard. Et il a à voir avec le barbu et/ou Ali. S’il avait été dans le RER, je l’aurais repéré. Donc, ce n’est pas là qu’il m’a vue. À moins qu’Ali ait cafté. Hypothèse inacceptable pour le moment. Ou alors, Omar s’est servi du mobile du barbu comme d’un GPS. Ce qui me semble assez pointu de sa part. Il faudra que je demande à Luc. De toute façon, le borgne sait où j’habite et, s’il a quitté la gare, il risque de m’attendre en bas de chez mes parents. Quelle drôle de question, « pour qui je travaille ? » Si Ali n’était qu’un vulgaire revendeur de shit, ce ne serait déjà pas drôle d’être dans le collimateur d’une bande de trafiquants, mais l’épisode du barbu pointe dangereusement à l’hypothèse terroriste. Le pouvoir des mots. Les trois syllabes accélèrent instantanément mon rythme cardiaque. Que les damnés de l’Occident triomphant désespèrent d’être jamais entendus, en théorie, je peux comprendre. Mais l’assassinat n’est pas une bonne solution. Surtout le mien. Petite étudiante fleur bleue, grande gueule et sans autre arme que mon esprit de répartie, je ne fais pas le poids. Ali est incrusté dans mon disque dur, c’est dingue. Au premier clic, le clip de notre rencontre se déroule au ralenti. Trop court. Même pas le temps d’une chanson. Avec ses allures de dur, Ali a une tête d’idéaliste. Serait-il religieux ? Je me répète, façon mantra, qu’à l’heure actuelle, c’est un problème secondaire. N’empêche que s’il est intégriste, notre histoire déjà mal barrée coule à pic. Est-il possible d’aimer un intégriste ? Est-il possible d’envisager un amour impossible ? Immanquablement, j’entends la voix de ma mère qui a trouvé le moyen de squatter mon cerveau en permanence : « Quand on a une mauvaise image de soi, on se met systématiquement en situation d’être rejeté. » Qu’est-ce qu’elle sait de l’amour, ma mère ? Sauf qu’il ne s’agit plus d’amour mais de survie. J’ai été repérée, identifiée par des gens dangereux dont je ne sais rien. Je ne peux plus rentrer chez moi. En toute mauvaise foi, je ne vois qu’Ali pour me sortir de là.
Extrait 3
En bas de chez moi, pas le moindre tueur. Je me suis fait un film grotesque. Chez moi, Florian tchate devant l’écran et me fait « Slu », même pas le temps d’articuler deux syllabes pour sa soeur défaite. Les parents sont au cinoche. Il y a une pizza au four. Je claque la porte du salon derrière moi, m’affale dans le canapé et allume la télé. D’abord, je ne vois rien à cause des larmes. Je laisse venir. Ça monte, je laisse monter. Je suis experte en la matière. Autant sangloter tout de suite, ça finit par se tarir mais il y a un quota minimum qu’on ne peut pas réduire. Quand je m’entends penser que, si Ali n’avait pas un chouïa de sentiment pour moi, il ne se serait pas mis dans un état pareil, je bourre le canapé de coups de poing et commence à zapper. Ça calme. La flamme olympique demain à Paris, qui s’en fout. Renforts de police, manifestations prévues… Oh là là, l’heure est grave, les Chinois doivent se faire un mouron d’enfer. Itinéraire de la flamme olympique, tour Eiffel, Notre-Dame. Le parcours du touriste de base, pauvre flamme. Générique de fin de Friends. Ils sont où mes potes à moi pour m’écouter, me plaindre et me donner des conseils affectueux ? « Aujourd’hui, j’ai le plaisir de recevoir l’écrivain voyageur Alain Véron. » Non merci. La météo demain pour le passage de la flamme olympique…Au secours. Mon cerveau ralenti vient de repérer une information visuelle. Je zappe à l’envers. AlainVéron, c’est le rouquin grimpeur de Pantin. Comme papa, il défend le Tibet. Il est l’auteur de À vie perchée. Je n’ai plus du tout envie de pleurer. J’additionne quelques données aléatoires qui réunies font sens. Escalade. Flamme. Nase incapacité. Ali et son honneur d’avoir été choisi. Omar. Mon enlèvement. Le barbu. J’ai chaud, je suis très excitée. J’enlève mes grosses chaussettes, je déboutonne mon short trop serré et je hurle à Florian que j’aimerais bien lui emprunter un jogging, j’ai la flemme de monter dans ma chambre. Quand il veut bien, mon frère est capable de mener un nombre d’activités simultanées inouï, du moment qu’elles n’incluent pas un quelconque programme culturel ou scolaire. Il me répond de prendre le vieux moche, gris, alors d’accord, et que Luc a déposé un truc pour moi et est-ce qu’il peut manger toute la pizza ? Mon frère.
Entretiens
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