Suite Noire
Les Fans sans balance
AUTEUR : François Joly
Extraits livre
Extrait 1
Le silence qui s’est installé n’est pas un vrai silence comme il en existe, tard dans la nuit, dans des locaux bien isolés : des pas dans le couloir et à l’étage au dessus, un seulement d’ascenseur, une porte qui claque, des voix très loin qui semblent chuchoter, soudain un type qui braille, genre poivrot qui se réveille et paraît occuper la pièce d’à côté. Puis, plus rien, une tombe, au point que l’absence de son fait monter un malaise, cela dure très peu, une angoisse soudaine qui s’apaisera avec de nouvelles manifestations de présence humaine, une impression de délivrance du néant. Le commissaire a recommencé à arpenter son bureau et tourne autour de son visiteur. Depuis son entrée dans la police, il sait que le silence est essentiel, que c’est la base de l’interrogatoire et que, s’il faut poser de bonnes questions, le climat instauré doit être propice au déballage. Les mains dans le dos, il s’appuie contre le mur et regarde l’homme qui, toujours aussi droit sur sa chaise, attend une question qui ne vient pas. Le commissaire a un peu honte de traiter ce type comme un délinquant ordinaire. Il regarde sa propre image floue que renvoie le cadre vitré d’une copie de lithographie champêtre. Il rentre le ventre, se passe la main dans les cheveux, ne se trouve pas au mieux, se rassoit.
Extrait 2
Ils prenaient tout leur temps. Ils ne le lâcheraient pas. Sapey était tombé dans les vapes plusieurs fois et avait compris qu’il ne sortirait pas vivant de leurs pattes. Dans l’espèce d’impuissance rageuse qui lui venait lorsqu’il refaisait surface, il voyait la tête de Brassens qui souriait sous sa moustache tout en haut de sa discothèque, là où il rangeait les coffrets d’œuvres complètes qui n’entraient pas dans les rayons. Une relique de la Résistance, le revolver de son père était dissimulé dans une boîte de havanes, loin derrière Brassens, Ferré, Bird, Coltrane, Louis. Alors, il se mit à pleurer ; les autres le virent totalement au bout du rouleau, tellement minable et à leur merci qu’ils le laissèrent agir lorsqu’il montra la bibliothèque. Vacillant, Sapey monta sur l’escabeau servant à atteindre les rayons supérieurs. La vieille boîte de Montecristo n’avait été pas ouverte depuis des années. Elle était couverte de poussière, preuve que la femme de ménage n’allait pas jusque-là. Quand Sapey se retourna vers eux, ses bourreaux souriaient, ravis, bien calés sur le sofa, les cuisses écartées comme s’ils étaient en pleine érection et attendaient qu’on leur fasse une gâterie. Sans réfléchir une seconde, il appuya sur la détente. Par chance, le barillet était bien positionné, le cran de sûreté absent. La première balle partit dans le mur. Ils eurent le temps de faire un geste en direction de leurs armes mais ils étaient trop enfoncés dans le canapé, trop engoncés dans leur suffisance et le bien-être procuré par l’alcool. Toutes les balles y passèrent pour ne leur laisser aucune chance. L’ingénieur ne s’était pas servi d’une arme depuis son service militaire mais, à cette distance, il fit un carton plein. Il en éprouva du plaisir.
Extrait 3
Le petit matin est passé en douceur. Les soucis sont-ils vraiment ailleurs ou tapis dans l’esprit du cuisinier hebdomadaire ? Il n’en laisse rien paraître. Sa femme a quitté la pièce pour d’autres occupations. Il glisse dans un soliflore une rose cachée la veille et met la table. Dans un bol, il mélange un jaune d’œuf et trois grosses cuillères de crème, puis une quatrième, il faut ce qu’il faut ; il y incorpore lentement quelques louches de sauce bouillante extraite de la cocotte ; plein de satisfaction, il remue le mélange onctueux avec une cuillère en bois et, lorsqu’il est tiède, le reverse sur la blanquette, remonte son feu et attend d’un oeil gourmand que la sauce nappe sa cuillère. Un coup de langue sur le bois : il ne faut pas tarder à servir.
