Suite Noire

On achève bien les disc-jockeys Tirez sur le caviste Vitrage à la corde Quand la ville mord La musique de papa Le débarcadère des anges La reine des connes Envoyez la fracture ! Le Linceul n'est pas qu'aux moches Le Petit Bluff de l’alcootest Ze big slip Sur un air de Navarro La Déposition du tireur caché Les Fans sans balance La Java des bouseux Le Futon de Malte Raclée de Verts Pizza sur la touffe 1275 Ares Nadada Un Chouette petit blot La Sirène rousse Sans mot dit Cocu de Sac L’Effet Carabin Ça n’arrive qu’aux mourants Le Tacot d’Elsa Lambiek Pour venger mémère La Bannière était en noir Le Bar crade de Kaskouille Au pas des raquettes Méfie-toi, fillette Comment L.A. ? Des manches et la belle Pas d'argot pour Mister Riche Fantasia chez les Plouffe

Un Chouette petit blot

AUTEUR : Laurence Biberfeld

Extraits livre

Extrait 1

Extrait 1

Oscar tanguait dans le couloir du cinquième étage. Les murs se le renvoyaient tendrement. Où était passé le charmant petit liftier ? Prendre l’ascenseur sans aide avait représenté pour lui une aventure, avec ces boutons trop serrés pour ses gros doigts. Enfin, il était arrivé à bon port. Il sortit de sa poche la clé de sa chambre et relut à l’envers le médaillon carré sur lequel était gravé le numéro 156. La porte était entrouverte, un bruit d’aspirateur s’échappait de la terre promise. —Ne vous dérangez pas pour moi, dit Salvaje avec un sourire désarmant en déferlant dans la chambre comme un troupeau de buffles. Je désire juste prendre une petite douche et mettre de l’ordre dans ma toilette. Et il s’enferma sans plus de cérémonie dans la salle de bains, sans laisser à Poiero le temps d’articuler une syllabe. « Amusant, pensa-t-il. Le liftier fait les chambres dans sa tenue de liftier. Décidément cet hôtel me plaît. » Poiero resta pétrifié. Que faire ? Cet éléphant allait tout asperger, mouiller les serviettes du petit monsieur blond qui n’avait pas l’air commode, consommer son savon et son shampooing, utiliser ses sanitaires. Voilà qu’il chantait à pleins poumons sous sa douche, maintenant. Le plus prudent serait peut-être de revenir plus tard, quand il serait parti, pour refaire la salle de bains. Ce n’était pas de chance, il venait juste de finir la chambre. À quelques minutes près, ce gros poussah n’aurait pas pu ouvrir la porte. Il rembobina le fil et le tuyau de l’aspirateur, rassembla ses chiffons, ses éponges, ses produits de nettoyage, et son regard s’enlisa sur les cartes postales. Vraiment jolies. La jeune fille à moitié nue ressemblait à Latifa. Il regrettait de ne pas savoir lire, il aurait aimé connaître son histoire. Elle semblait en mauvaise posture, avec ce mauvais génie aux trousses. Un cadeau de l’hôtel, il en avait déjà vu de ce genre, dans les chambres Harmonie. Le petit monsieur blond n’avait pas la tête d’un amateur de peinture. Il ne remarquerait certainement pas l’absence d’une carte. Il choisit celle où la jeune fille courait, car on voyait un morceau de son ventre nu à travers une déchirure de sa robe. Il devint violet d’émotion en la mettant en contact avec la peau de sa poitrine, contre son coeur. Il s’éloigna en hâte. « Quel délice, une douche tiède », pensa Oscar. Ce savon à la violette ne valait pas le sien, mais en attendant que ses bagages arrivent... Il grimaça en remettant les mêmes vêtements. Il rouvrit la porte de la salle de bains et s’empressa d’aérer la chambre. Le liftier avait vidé les lieux. Il en eut du regret, il se sentait d’humeur à converser avec le peuple. Comment se faisait-il que ses bagages ne soient pas encore arrivés ? Il accommodait mieux que dix minutes plus tôt. Doux Jésus, que faisait cet attaché -case indigo sur son bureau ? Un cadeau de l’hôtel probablement, comme ces cartes postales. Il les contempla, ravi. Juanito Salamanca, le gitan miniaturiste. Oscar ignorait qu’il avait illustré les Complaintes Gitanes, mais il était enchanté de l’apprendre. Ses tableaux n’étaient jamais signés, mais on reconnaissait sa patte, et surtout son écriture : Salamanca avait appris à écrire à l’âge de 50 ans. Ses derniers tableaux, les plus accomplis, étaient donc parsemés de phrases en cursive. Salvaje, émerveillé, prit les cartes une par une et les détailla. Délicieuse sensualité, à la limite du naïf, mais une maîtrise maniaque des formes. Et ces couleurs ! Des émaux, des vitraux, des enluminures ! Vraiment il se souviendrait de l’hôtel Hermès, à Paris. Le havre des artistes, un jardin des délices entre deux gares… Il ne pouvait s’empêcher de jeter en l’air les premières phrases d’un article dithyrambique. Il savoura la frayeur de ce minuscule visage aux joues encore enfantines, et les membres de faon, trop longs, trop minces, et si gracieux... Un véritable chefd’oeuvre. Preciosa et le vent, oui. C’étaient donc les six strophes du milieu. Tiens, il en manquait une. Oscar sourit. Il lui plaisait que le petit liftier fût un esthète, lui aussi. Il fallait se montrer d’un snobisme accablant pour négliger cet immense miniaturiste. Les gens simples, eux, avaient du goût. Il rafla les cinq cartes restantes et les fourra dans sa poche. Il claqua la porte derrière lui en bourdonnant : « Su luna de pergamino Preciosa tocando viene Por un anfibio sendero De cristales y laureles... » La clé ne rentrait pas dans la serrure. Il regarda le médaillon avec étonnement, 156, et la porte, 165. Il resta interloqué quelques secondes, puis éclata d’un rire énorme.

Extrait 2

Extrait 2

Comme le ministre de l’Intérieur, en campagne, voulait montrer aux électeurs son zèle à les protéger contre les envahisseurs polygames, les rafles se succédaient à un rythme soutenu. À Château rouge, porte de Vincennes, à Montreuil, des compagnies entières bouclaient les rues, ratissant sur les trottoirs, dans les bistrots, dans les échoppes, dans les entrées d’immeubles. Du chiffre, il fallait faire du chiffre. Dans les squats, les meublés pouilleux, chez les marchands de sommeil, sur les chantiers, dans les sous-sols et les ateliers, les Africains de Paris se réinstallaient dans un quotidien paranoïaque de gibier traqué. Après des expulsions spectaculaires, certaines mères décidèrent de retirer leurs mômes des écoles, où ils n’étaient plus à l’abri des flics. Mais les femmes de ménage de l’hôtel Hermès avaient le vent en poupe, rien n’aurait pu les décourager. La salle Gobineau était pavoisée de banderoles. Les filles avaient confectionné à Manko un superbe boubou en sac-poubelle, dont émergeait sa tête altière marquée au front d’un « jetée » au feutre rouge. Une décoration de balais-brosses, de serpillières, de lavettes, de chiffons, de brosses à récurer, de bidons, de balais espagnols agrémentait les murs. Les actionnaires sortirent de « L’oeuvre du Chef », au 3e étage, et descendirent par les escaliers pour se donner un peu d’exercice. Un digestif les attendait au bar Rotschild. Ils y rejoignirent les écrivains, qui papotaient autour d’un petit noir bien serré. Salvaje, à jeun, marmonnait dans sa barbe. Gui Bertrant buvait un scotch au comptoir. Dans un petit coin du bar se tenaient les quatre jeunes gens des Stop Frontières, en mal de coup d’éclat, qui regardaient les actionnaires d’un air haineux. Celui d’entre eux que les RG avaient infiltré dans le groupuscule, et dont aucun des autres n’ignorait la fonction, le plus dreadlocku de tous, les décourageait de casser la gueule tout de suite à un costard-cravate, parce qu’il était trop tôt et que cela allait saboter l’opération.

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