Suite Noire
Raclée de Verts
AUTEUR : Caryl Férey
Extraits livre
Extrait 1
Que m’a-t-il pris de suivre ce mineur en danger derrière les haies en compagnie d’autres mioches encore plus mioches que lui ? Que m’a-t-il pris de fumer avec eux ce qui s’avéra être de la drogue ? Ai-je voulu faire moderne devant ces mineurs en danger ? Et quelle mouche m’a piqué de les suivre jusqu’au terrain de foot ? ! Hein ? Ne les avais-je pas prévenus que j’étais Oswaldo Piazza, le libero aux remontées fulgurantes, et que dans ces cas-là je donnais des coups de pieds à tout le monde, avec ou sans ballon ? ! (Très important le jeu sans ballon.) Ne savaient-ils pas que j’occupais ce poste en raison de ma surcharge pondérale mais qu’en contrepartie je bourrais pas mal ? ! Que je chagnais méchamment ? Que j’étais capable de tous les piétiner, un par un, à coups de tatane s’il le fallait ? ! Pauvre malade ! Et l’heure qui tourne, j’y pensais des fois ? !
Extrait 2
J’attends midi et l’heure de se dégourdir les poteaux pour en avoir le coeur net ; j’achète une tranche de foie (que je déteste au-delà de l’entendement) chez le boucher du coin et reviens à la maison, tenant du bout des doigts le papier hygiénique utilisé afin de transporter cette chose. Janvion ne me quitte pas d’une semelle, balayant méthodiquement le trottoir de sa queue pelée. Je sors le foie de son enveloppe sanguinolente et le jette avec dégoût dans la poêle. La chose mijote quelques instants. Curieux de nature, je regarde poindre les petites bulles marron autour de la viande, cette espèce de chewing-gum cuit qui a hanté mon enfance… Saisi de fulgurantes réminiscences, je regrette le temps où tout allait bien dans ma peau : cette tranche de foie, inutile et répugnante, m’emplit alors d’une saine joie, dévoilant sans le savoir les plus belles facettes de ma vie, ces moments de grâce enfantine semblable à un dribble étourdissant où mon être n’épousait plus qu’un seul désir : shooter. Shooter dans les carreaux. Shooter toujours. Shooter jusqu’à en tomber dans les pommes… Ému au plus profond par cette tranche d’enfance revisitée, je prépare le tout aux petits oignons. La pendule d’argent cliquette mollement dans le salon aux couleurs défraîchies. Le foie me regarde dans l’assiette, narquois : je goûte du bout des lèvres cette chose jadis honnie, et commence même à mâcher. Longuement. C’en devient tordant : rien. Je mange à pleine bouche. Pas longtemps : l’assiette finit dans l’écuelle de Janvion qui, l’imbécile, trouve manifestement la chose à son goût. Quant à moi, j’ai perdu le mien, de manière définitive.
Extrait 3
Les jours qui suivent n’apportent aucune amélioration notoire. Mon état est stationnaire, c’est-à-dire sur une pente vertigineuse. Je n’ai plus le moindre goût à la vie, me nourrir est devenu une corvée, on me donnerait du bois ce serait pareil, mais c’est en perdant le toucher que je mesure l’ampleur de mes désastres. Fini les interminables séances de jonglage (quarante-huit jonglages, c’est mon record), les mains baladeuses dans le vieux pelage de Janvion : les objets et les êtres m’apparaissent dorénavant comme absents. J’ai perdu le contact. J’ai perdu contact avec le monde.
