Suite Noire
Pour venger mémère
AUTEUR : Roger Facon
Extraits livre
Extrait 1
Le maire de Lodincourt nous attend sur le perron. L’infirmière qui a découvert le cadavre du vieil industriel fait une crise de nerfs chez elle. Je la verrai plus tard… Pour l’heure, il importe de tenir les curieux à l’écart du « château ». —Circulez, ordonne un brigadier aux voisins qui font mine de s’approcher des grilles, y a rien à voir…! Le « château » est une grande bâtisse bourgeoise du début du XIXe siècle qui a connu des jours meilleurs. J’y venais avec mon grand-père maternel quand j’avais neuf ou dix ans. C’était le fief des du Céril, les patrons de la tannerie. Mon grand-père donnait de petits coups de main au jardinier qui entretenait les pelouses et les massifs de fleurs. J’étais fier de ramener des roses et des jonquilles à ma mère. —Le cadavre de monsieur Georges est installé devant le piano du grand salon, m’annonce le premier magistrat de la commune. Il se regarde jouer… Dans un fauteuil à bascule. Position singulière… Normalement, je devrais interdire l’accès de la scène de crime au maire de Lodincourt afin de préserver au maximum les traces et indices, premier réflexe de l’enquêteur digne de ce nom. C’est ce qu’on nous apprend à l’école de police. Mais la réalité du terrain nous oblige à prendre des distances avec la théorie… Un maire est un maire, article 1 du manuel du parfait chef d’unité d’investigation et de recherche. Un maire est généralement quelqu’un de très susceptible, même s’il vous connaît depuis le lycée, article 2. Faire des vagues est fortement déconseillé à tout chef d’unité d’investigation et de recherche qui souhaite ne pas être écarté trop vite du tableau d’avancement, article 3. Tant pis pour le cheveu invisible au milieu du tapis persan que la semelle de la chaussure droite du maire de Lodincourt est peut-être en train de prélever à notre insu, rendant de ce fait impossible toute identification ADN… Il faut savoir ce qu’on veut dans la vie. Et passer le plus rapidement possible commandant est l’un de mes objectifs prioritaires, n’en déplaise à l’homme qui a décidé de me pourrir la vie, le commissaire Logel, mon cher patron ! J’ai encore quelques minutes d’autonomie dans cette saisine et j’entends en profiter. La victime âgée de quatre-vingt-deux ans se regarde jouer dans la mesure où sa tête est posée près d’un chandelier… Pour le reste, elle est on ne peut plus morte. Son torse reste droit parce que le meurtrier a cru habile de glisser un manche à balai entre son pull et sa chemise maculés de sang. Ses mains sont posées à plat sur le clavier. Je ne remarque aucun couteau ni hachoir à proximité… Pourtant la tête a été tranchée de manière nette à en juger par la découpe des chairs, veines et artères. Le torse a été lardé de coups de couteau ou de poignard. Je laisse le maire et un gardien de la paix à distance raisonnable du piano. Au bout d’une dizaine de minutes, je suis fixé. Les traînées de sang sont suffisamment parlantes. Georges du Céril a été poignardé dans sa chambre sise au second étage. Sans doute à l’issue d’une courte lutte… Le fauteuil et la crédence renversés en témoignent. Traîné jusqu’à la porte, puis sur le palier, puis dans l’escalier, il a eu le temps de se vider de son sang avant d’être délesté de sa tête dans le grand salon.
Extrait 2
J’ai treize ans dans ma vie suivante, je m’appelle Léontine, je ne vis plus dans un château, je vis chez un docteur, à Valenciennes. Officiellement, j’apprends le métier de femme de chambre depuis que la mère du docteur est rentrée d’Alger, mais en réalité je reçois des leçons de français, d’arithmétique et d’histoire. J’apprends aussi le piano… Et je joue les somnambules. Je ne vois pas le temps passer. À seize ans et demi, je suis une belle fille brune aux yeux verts, à la taille de guêpe, à la croupe rebondie, aux longues jambes noueuses. Je me débrouille en anglais et en espagnol. Je fais rarement plus de trois fautes à une dictée. Je monte convenablement en amazone. J’aime le chant et la danse. Tout cela, je le dois à mon sauveur qui aime à me faire passer pour sa fille quand il m’emmène en voyage. J’adore Trouville, les galets, les glaces à la framboise, les promenades en bateau, les bains de mer. On y reste deux semaines avant de rejoindre Étretat où la mère de mon sauveur possède une villa. On se déteste, toutes les deux. Elle m’appelle la Traînée. Je l’appelle la Vieille Garce. On se jette parfois des verres et des assiettes à la figure sous les glapissements de Sidonie, la bonne. Mon sauveur ne bronche pas quand l’orage éclate, il court se réfugier dans son bureau. À Étretat, il y a le docteur Trouillot. Un vieux satyre qui a été médecin militaire dans les colonies. Lui aussi, la ligne noire l’intéresse. La dernière semaine de juillet, on abandonne la Vieille Garce à sa femme de chambre, sa bonne et ses chats. On rentre chez nous, à Valenciennes. On traîne au lit, on dîne aux chandelles. On provoque la venue de la ligne noire par la musique et la méditation. C’est le piano qui me donne le signal… Je m’envole avec Mozart. Toujours le même schéma. Je flotte à la cime des arbres. Je traverse des plaines, des mers, des océans. Je me sens brin d’herbe ou goutte de pluie. Puis je m’alourdis. C’est alors qu’apparaît ou non la ligne noire… Quand elle n’apparaît pas, j’ai une suée, je me sens vaseuse. Je vomis deux fois sur trois ou je vais en diarrhée. Quand elle apparaît, je suis saisie de tremblements. Je ne me calme qu’au bout de cinq ou six minutes. Le temps que la ligne noire cesse de tanguer. Le temps qu’elle se stabilise. Quand je la franchis, j’entre dans une espèce d’oasis toute grise. Un désert apaisant. Le sable y est constitué d’une infinitude de particules séchées. Je n’ai pas su tout de suite que ces particules étaient les pleurs des anges du dernier choeur. J’ai su cela au cours d’une séance d’hypnotisme. C’est Sishil qui nous l’a révélé en parlant par ma bouche… Sishil est l’une des deux créatures réfugiées en moi. La plus captivante mais aussi la plus secrète. Elle ne dit que ce qui l’arrange, elle affirme s’être incarnée trois fois en Atlantide, à Anlatahar, la Septième Terre de Rha… Pour le reste, elle m’exhorte à patienter encore un peu… Olivia est moins cabotine, elle ne me cache pas qu’elle s’est incarnée en Hyperborée avant de connaître Néron, Dante et les Médicis.
