Suite Noire
Le Petit Bluff de l’alcootest
AUTEUR : Jean-Bernard Pouy
Extraits livre
Extrait 1
Cela dit, pour la première fois depuis longtemps, je sentais mes nerfs. L’énergie était là. Revenue. Un an, déjà. Depuis le départ de Sophie. C’était aussi la première fois que, pendant une journée entière, je n’avais pas pensé à elle, à sa coupe à la Louise Brooks, à ce qu’elle devenait, à ce qu’elle devait vivre, à ce qu’elle pensait… Un an, un soir de juin, je m’en souvenais comme si c’était hier, je lisais pour la énième fois Le Sang noir de Guilloux, elle avait jeté son verre contre le mur, s’était plantée devant moi, toute de blanc vêtue. Je m’étais illico dit, ça y est, c’est la grande scène du deux, et elle m’avait demandé, avec la voix de Phil May, si je comptais, un, changer, deux, partir d’ici, trois, lui prédire ce que j’avais l’intention de devenir. Je lui avais rétorqué, bêtement, du Oscar Wilde : «L’ambition est le dernier refuge du raté. » Elle était partie le soir même à Rennes. Je ne l’ai jamais revue.
Extrait 2
Quand je suis rentré chez moi, Isa était en train de retaper ses notes. J’allais lui demander si elle avait du nouveau, mais la jeune femme, de la main, m’arrêta, me signifiant d’attendre qu’elle ait fini. Le genre à avoir, en même temps, une idée dans la tronche et la trouille de la perdre. Elle s’était mise à l’aise et portait une sorte de long tee-shirt en coton rouge sur des chaussettes jaunes. Bêtement, je me suis demandé ce qu’elle avait en dessous. Puis je m’aperçus que ses cheveux étaient encore mouillés. Elle avait dû crapahuter toute la journée et venait de se prendre une douche. Je me suis dit que, moi itou, j’avais pas chômé. Alors je fis pareil, me changeai, sortis ma belle chemise jaune à franges et me demandai ce qu’on allait bien pouvoir bouffer le soir même. Au secours, qu’est-ce que c’était que ce plan conjugal ? Quand je suis revenu dans le petit salon, elle avait fini. Elle me regarda en pouffant : — Waoh, le jaune ! — C’est la même chemise que portait Johnny Kidd quand il est mort, en 1966, dans un accident de voiture. — Johnny qui ? — OK, d’accord, laisse tomber… Isa se marra, puis se leva, se dirigeant vers la cuisine. — Ce soir, je fais la bouffe. J’ai ramené des pétoncles de Roscoff. — T’as été jusque là-bas ? —C’était pour vérifier les listes d’embarquement. — L’évêque s’est barré en Angleterre ? — Je te raconterai. À table. En revanche, j’ai pas trouvé ta cave à vins. Si on avait un peu de blanc, ça serait parfait. Les coquillages, à la marinière, étaient de l’ordre du sublime. Et le Chenin qu’avait bien voulu lui vendre Gisèle, sa chef à la mairie, était suffisamment frais pour glisser dans la gorge comme un solo du grand Wilko.
Extrait 3
Le lendemain de l’algarade, au petit matin, Isa s’était mollement excusée, comme quoi elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas, mais Armand avait déjà compris qu’elle s’était forcée à être injuste, la meilleure méthode pour qu’il ne perde pas de temps avec des suppositions sans espoir. C’était gentil de sa part. Alors que ce n’était pas encore vraiment au programme. Dès lors, leurs relations, moins tendues, furent polies, presque agréables, bien que distantes. Et, trouvait-il, même un peu perverses. La veille au soir, il travaillait, dans le salon, sur des vieux articles torchés sur Hyperklunk, quand Isa était sortie de sa chambre, à moitié nue, uniquement vêtue d’un caleçon un peu lâche, pour aller boire un verre d’eau. Ses jolis seins, petits mais très ronds, son long dos moiré, ses jambes fines, aux mollets tendus. Elle n’avait, ensommeillée, fait aucun geste de pudeur, lui avait simplement marmonné un « bonne nuit » mâchouillé, et avait regagné sa chambre. Armand en avait été passablement retourné. Comme un ado. C’était vachement agréable. Isa ne le tenait plus au courant de l’évolution de l’enquête sur la disparition de monseigneur Bachet. Armand n’en avait pas besoin, puisqu’il lisait la prose de la jeune femme, tous les matins, dans Ouest-France. Ça patinait sévère, et elle employait toute sa science du gonflement de texte pour fournir des articles conséquents. Malgré ça, elle écrivait bien, une prose nerveuse, détachée, avec des moments frontaux et des espaces plus distants, presque moqueurs. Du beau travail. Mais, à ce tarif, ça n’allait pas durer très longtemps, et le Siège allait la rapatrier vite fait à Rennes. « Dommage », pensa Armand, il avait remarqué qu’elle avait commencé la lecture de la totale de Riff Complet. Ça, c’était presque de l’amour.
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