Suite Noire
Le Bar crade de Kaskouille
AUTEUR : Nadine Monfils
Extraits livre
Extrait 1
Intrigué par la conversation entre Rosalie et l’étranger, Lucien lui demanda en quoi consistait exactement son boulot. Celui-ci expliqua qu’il était « tueur à la carte ». — Je suis la dentellière du crime, le Pierrot sanguinaire, le voleur d’ombres… Je tue celui qui me le demande où il veut, comme il veut, quand il veut. Pour ceux qui n’ont pas d’imagination, je propose des petites morts gouleyantes sur couteau de velours ou des morts grandioses entourées de guirlandes. Le crime est un art, cher monsieur et ça demande beaucoup de poésie. —Quand même ! Vous êtes un criminel, objecta Lucien. —Pas du tout ! Vous n’avez rien compris. Je suis la main de l’ange, celle gantée de velours rouge. Je caresse la mort pour l’apprivoiser et j’en fais un cadeau sublime. Je suis le peintre du crime, le metteur en scène de la dernière pièce. Grâce à moi, vous pouvez mourir dans la noblesse, même si votre vie s’est déroulée dans une poubelle. Vous devriez vous laisser tenter par mes services, vous aussi ! —Ma mère a trop besoin de moi pour garder son bistrot. — Vous n’avez pas de famille ? — Si, mon frère Roger, là, fit-il en désignant le serveur qui souriait béatement, affalé devant la télé. Mais un raton laveur a plus d’intelligence que lui ! — Il est vraiment… euh… comment dire ? bredouilla l’étranger, un peu gêné qu’on parle de cette façon en présence de l’intéressé. — Ah ça oui, affirma Lucien. Hein que t’es zinzin, Roger ? Tout content, comme si on venait de lui adresser un compliment, Roger opina du chef.
Extrait 2
L’étranger regarda de nouveau sa montre, de plus en plus anxieux. — Dites, j’ai un doute ! Je suis bien au pub : Le Joyeux Sansonnet ? —Un pub ! Tout ce qu’il faut pas entendre, railla Rosalie. — Oui madame ! Quand vous n’êtes pas là, c’est un pub et quand vous y êtes, c’est un troquet mal famé ! décréta Lucien. — Non, mais comment y m’cause Pollux ? Donne-moi un paquet de chips, ça te fera travailler un peu. L’étranger la mit en garde. — Faites attention, c’est dangereux les chips… — Première fois que j’entends ça ! — Pas plus tard qu’hier, alors qu’elle regardait tranquillement la télévision en mangeant des chips, une dame est morte étouffée par un porte-clefs cadeau qui se trouvait dans le paquet ! — À moi, on me fait jamais de cadeaux. C’est sans doute parce qu’on m’aime bien et qu’on ne veut pas que je meure… — À propos, n’oubliez pas qu’on doit discuter de notre affaire. — Quelle affaire ? — Et bien la dispersion de vos cendres dans le jardin d’Adamo ! — Ah oui ! — C’est gai ici, dis ! constata Carmella. Allez, metsmoi un demi, ma grande. —Ne m’appelle pas comme ça ! Tu sais bien que je n’ai rien contre les pédés, mais quand même… J’aime pas ça ! — C’est parce que t’as jamais essayé, froussarde ! — Moi je veux bien faire affaire avec vous, mais j'ai pas de fric, avoua Rosalie à l’étranger. — Vous avez bien des revenus quand même ! — Juste de quoi boire. Et encore, j’ai mes bienfaiteurs, comme vous par exemple. — Mm… C’est ennuyeux ça. Moi je ne travaille pas pour rien, comprenez. — Oh, mais je peux vous payer en nature hein ! Ça ne me dérange pas. L’étranger regarda de nouveau sa montre. Était-ce pour détourner la conversation qui avait pris une tournure le mettant en mauvaise posture ? On le sentait de plus en plus nerveux. Lucien remarqua qu’il avait une sorte de rictus. Il fronçait le nez à la manière des lapins. Il demanda au travelo s’il avait l’heure exacte. Celui-ci sortit fièrement une montre gousset de son décolleté largement rempli par des seins siliconés, acquise grâce à sa réputation de pipeuse hors pair. — Il est cinq heures trente, déclara Carmella. —On peut faire ça dans les toilettes si vous voulez ! insista Rosalie qui ne voulait pas rater cette occasion unique. — C’est terrible ! fit l’étranger. — Mais non, ce sera vite fait ! — Qu’est-ce qui est terrible ? s’étonna le travelo. —La personne avec qui j’ai rendez-vous devrait déjà être là depuis longtemps. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé. — Elle veut vous voir pour quoi au juste ? — Carmella ! Ne t’occupe pas des affaires de mes clients, la gronda Lucien. C’est impoli. — Oh, ce n’est pas indiscret. Je n’ai rien à cacher, dit l’étranger. — Alors montre-la moi ! ordonna Rosalie. L’étranger fit de nouveau semblant de ne pas l’avoir entendue. Décidément la croqueuse n’allait pas le lâcher. C’est qu’elle le trouvait plutôt à son goût ce type « bien comme il faut » avec son allure d’homme d’affaires. Et puis, ça la changeait des assauts de Roger sous le soleil de Mexico. — Je suppose que la personne avec qui j’ai rendezvous ici veut me voir parce qu’elle souhaite que j’organise sa mort. Lucien fit un bond. — Eh dites, vous n’allez pas la tuer ici quand même ! Ça va faire des taches sur mon pavement. L’étranger le rassura. Le premier rendez-vous, c’était toujours pour avoir des renseignements sur les différentes façons de mourir qu’il avait à proposer. C’est comme quand on va acheter une cuisine, expliqua-t-il, on demande le catalogue d’abord.
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