Suite Noire
La Java des bouseux
AUTEUR : Joseph Bialot
Extraits livre
Extrait 1
Tout a commencé lorsque Luciano Drogheda a été retrouvé mort. —Un accident de la circulation, m’a dit le père. Faut toujours traverser les rues en respectant la couleur des signaux. Il y a tant de daltoniens ! — C’est quoi, des daltoniens, P’pa ? — Les écolos, ils voient tous les feux verts, m’a répondu Bobby. Mon papa, Bobby Mac Moch, était le coursier préféré de l’Italien. Il travaillait pour lui et prenait les paris entre le Kentucky et New York. En dehors de moi, par l’affection qu’il me porte, le père ne reconnaît que les chevaux comme seuls êtres humains complets. « Avoir quatre pattes permet de courir plus vite qu’avec deux, et c’est parfois très utile », qu’il dit P’pa. Cette année-là, Bobby avait aussi des ennuis avec le Gros, son propriétaire. Un rat, un vrai, cet homme. Toujours à cavaler après son loyer, à croire qu’il n’était plus un marchand de sommeil mais un sloughi engagé dans une course de lévriers cherchant à saisir le lapin mécanique lancé sur son rail. Le Gros prétendait que le père lui devait trois ans et quatre mois de location non payée, plus le montant d’un pari que le Gros aurait effectué sur Bifteck III, vainqueur du Grand Steeple à 80/1. — Faux, disait Bobby, c’est faux. À sa demande, j’avais misé sur Escalope IV, un tocard qui arrivait toujours après la fermeture de l’hippodrome. On se demande pourquoi les chevaux n’ont pas de montres. Quant au loyer, je ne lui dois que trente-neuf mois et pas quarante. Il attendra.
Extrait 2
C’était bon de se retrouver en famille. — T’as l’intention de rester là un moment, frangin ? — Oui, si tu veux bien de nous. — Ben, c’est parfait, j’ai besoin d’un adjoint. — Et Polly ? Elle sera d’accord ? — T’occupe ! Je la mettrai aux fourneaux. C’est un Frenchie, Landru qu’il s’appelait, qu’a inventé la méthode. Avant ce gus, la femme était l’avenir de l’homme ! Depuis, les Français ont poussé les femmes vers les cuisinières. Ils ont toujours innové. La preuve ? Leur gastronomie est la première du monde. — Landru… Tu dis ? Connais pas. On se pose où ? — D’abord on prend un verre. Après tu t’installeras au fond, dans la chambre abandonnée par Elton Ike. Le petit dormira dans la grande salle. Y’a un bon divan. Mais dis-moi, qu’est-ce que tu fais dans l’Ouest profond ? — Les bonnes oeuvres ont voulu me séparer du gamin. De plus, le Gros a lancé un contrat contre moi. J’ai préféré me mettre au vert. L’air des villes n’est pas bon pour les enfants. Quand les parents respirent mal, les enfants toussent. Tout écolo apprend ça dès la maternelle. En fait, tout a démarré avec la mort de mon boss, Luciano Drogheda. Lou a ouvert une grande bouche aux dents très blanches et a soufflé longuement. Une mouche qui passait dans le courant d’air a perdu de l’altitude et s’est écrasée sur le sol. P’pa tend son godet vers mon oncle. Il lui verse un liquide transparent qui fume à la surface. Bobby contemple la boisson, vide son gobelet cul sec. Son visage rougit légèrement, il expire bruyamment l’air de ses poumons. Une guêpe qui traînait par là a plongé en avant pour rester immobile sur le sol. Ses ailes déployées formaient une tache sur la terre sèche. Lou se sert à son tour. — Tu vois, Bobby, dans l’Ouest profond, les insectes ne se font pas au rye. De mon temps, c’était un caïd, Luciano. — Raconte-moi…
Extrait 3
C’est bien les vacances, ça affine l’écoute. Je me suis levé et, sur la pointe des pieds, je suis sorti par l’arrière. La fée était là. En compagnie de son père, elle extrayait du coffre de la Chevrolet des petits sacs enveloppés de Cellophane. Il y en avait douze, alignés près de la réserve à bois de l’oncle Lou. Sans faire de bruit, Lucia et Benvenuto ont déplacé les colis et les ont cachés au milieu des bûches. Chaque paquet était recouvert d’une pile de morceaux de pin et devenait invisible. L’air sentait la résine. J’étais planqué derrière le séquoia, aussi discret qu’un Chirakawa qui guette les signaux du télégraphe cheyenne. Je me suis toujours demandé si la couverture utilisée pour les signaux de fumée faisait partie, en permanence, de l’équipement des braves ou si c’était encore une invention des gens du cinéma. Leur travail terminé, ils sont restés un instant à regarder le résultat de ce qu’ils venaient de faire. — Très bien, Lucia, c’est notre assurance-vie. Chapeau ! Faut dire que si je les avais pas vus, jamais je n’aurais su que quelqu’un avait dérangé l’ordonnancement du bûcher de l’oncle Lou.
