Suite Noire
L’Effet Carabin
AUTEUR : Thierry Crifo
Extraits livre
Extrait 1
— Alors toubib, tu rêves ? Réplique tardive, cinglante, énervée ; contrechamp décadré (légèrement en retard dans le timing phonique) d’un grand silence embrumé de presque une minute. Pas une mouche ne volait, pas un pet de travers. Statue de sel, mannequin de cire au musée Grévin, paradoxalement tout en sueur, froide, je dégoulinais donc, momifié, paralysé par une décharge électrique puissance maximum. Tu fais chier Clooney. Crève ! Tout ce que j’avais trouvé à ruminer, à rétorquer, c’était compléter en secret et en voix in son alexandrin atrophié. Tout s’est accéléré. Tout s’est arrêté. Il y a des shoots irréversibles (le tox’ – à la dope comme au flambe, naufrage sur une civière sans retour) qui vous mettent au tapis pour le compte, des coups de reins fatals, et des mains assassines qui vous envoient illico dans l’au-delà. Mon heure avait sonné, coup d’arrêt inéluctable, signifié par un sifflement perfide à fond la caisse et une sirène stridente dans le cerveau. Je vivais, assurément, mon dernier souffle, mon ultime coup de poker-Trafalgar. J’avais franchi la ligne, dépassé la dose prescrite, laissé de côté, une fois de plus, l’entendement et la raison. Le jugement dernier me tendait les bras, il me fallait rendre des comptes, il me fallait payer et si j’ose dire, affronter le réel, redescendre sur terre sans parachute, saut à l’élastique sans élastique, exit le tapis volant, j’allais me retrouver au tapis, les yeux rivés sur le tapis justement où 10 000 euros en jetons, trésor de guerre, jackpot tant convoité, allaient passer d’un camp à un autre… J’avais pété les plombs, c’était le match de trop.
Extrait 2
— Vous l’étouffez, dégagez, s’il vous plaît. J’ai fait avec, j’ai composé, je lui ai pris le pouls, je lui ai défait sa cravate, son col de chemise, détaché sa ceinture, baissé le pantalon (en ai profité pour récupérer discrètement une liasse de billets qu’il avait dans sa poche), tâté son estomac comme je l’avais vu faire cent fois au cinoche, sérieux et concentré comme un braqueur qui écoute battre les pulsations du coffre qu’il est en train de casser, ça gargouillait là-dedans, une vraie stéréo, lui ai donné un verre d’eau, j’ai appelé le SAMU, j’ai pris sa femme à part et lui ai dit, comme en son temps, François à Vincent, que c’était une alerte et que maintenant il fallait qu’il se surveille, plus de cigare, plus d’alcool, et pour le reste, enfin, elle voyait ce que je voulais dire, il fallait y aller doucement, il n’avait plus vingt ans, on n’avait plus vingt ans (regard lourd de sous-entendus), l’organisme ne suivait plus, le tout d’un ton amical, complice, chaleureux, mais aux intonations suffisamment graves pour faire passer le message, elle m’a remercié comme Jésus-Christ lui-même, et j’ai filé à l’anglaise, prétextant que j’allais attendre le SAMU sur le trottoir, sans lui faire payer la consultation. J’étais déjà rentré dans mes (faux) frais. Deux jours après, Le Parisien m’apprit qu’il était mort au restaurant d’un arrêt cardiaque et que la police recherchait activement le faux médecin… Et un macchabée sur la conscience, un ! Avec mes antécédents, ça sentait le roussi. Contraint à l’exil, j’avais banni de mon vocabulaire et de mes pérégrinations nocturnes le VIIe arrondissement, l’avenue de Lowendal et sa brasserie à l’ancienne, Chez Édouard, rendez-vous des nantis du quartier.
Extrait 3
La grande époque classique et bénie ne faisait plus un strapontin, la mode médiatisée avait faisandé aussi le milieu du flambe et il était de plus en plus rare de trouver des parties de poker fermé. Invisibles des autres, cinq cartes que l’on tient bien en main, un tour de blinde et de relance, un changement de cartes, jusqu’à quatre maximum pour le voisin du donneur, et après, baston jusqu’à ce que mort s’ensuive. Chaque époque, quel que soit le domaine concerné, connaissait sa petite révolution, Hussards, Free cinéma British, Nouvelle Vague, vague mouvement vaguement novateur et contestataire qui renvoyait ses prédécesseurs au vestiaire au mieux, au cimetière au pire en les habillant pour l’hiver de toute une palette de sobriquets bien choisis : conservateurs, collabos, ringards, losers, et j’en passe. Comme jadis la Littérature, la Peinture ou le Cinoche, les Arts quoi, le Flambe connaissait aussi ses querelles formelles, ses joutes intestines, et le soir dans les clandés, il y avait débat. Depuis l’arrivée du Texas Hold’ them sur le net, à la télé et dans les casinos (deux cartes en main, un tour de relance, cinq retournées sur le tapis pour tout le monde en trois séquences avec relance à chaque fois – trois cartes, le flop ; une carte, le turn ; et enfin la dernière, la river), depuis sa médiatisation people à outrance, les bonnes vieilles parties de fermé classique avaient pris un sacré coup de vieux, il devenait aussi ringard de jouer au poker traditionnel qu’à la belote, même coinchée ! Depuis quelque temps, on avait vu apparaître amusés d’abord, énervés ensuite, une nouvelle race de joueurs, trentenaires, coupés court, lunettes de soleil, écouteurs à l’oreille, attitudes et looks calqués sans nuance sur les gamblers ricains qu’ils voyaient à l’écran.
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