Suite Noire
Au pas des raquettes
AUTEUR : Luc Baranger
Extraits livre
Extrait
— On se connaît ? — Pichon, Vladimir Pichon. Vous avez été mon prof d’histoire-géo ? — En… en 1965. 5e B, CEG Julien-Lambot… à Saint-Nazaire. — Pichon… Mais oui, Pichon, ça me revient maintenant. Bon élève, n’est-ce pas ? mais tête de lard. Qu’estce que tu fais par ici ? — J’ai de la famille à Aulnay. — Ah ben ça alors, c’est la meilleure ! J’habite juste là. Rentre donc, t’as bien deux minutes. Sans attendre la réponse, Berthier foule déjà l’allée gravillonnée. La journée promettait d’être d’un ennui de carmélite jusqu’à Des chiffres et des lettres, en attendant Questions pour un champion, et voilà qu’un revenant l’illumine. La porte du perron s’ouvre sur une vieille frisottée, menue, sanglée dans un tablier à fleurs, une canne à la main. — C’est Pichon ! hurle Berthier à maman qui entend haut. Il a été mon élève à Saint-Nazaire en… — En 1965, reprécise Vlad. — Et moi qui suis attifée comme l’as de pique, panique la vieille qui dénoue son tablier avec pudeur. On entre. Maman referme les trois verrous de la porte, papa pose son cabas, ôte son béret et son imper. Avec ses clichés des enfants et des petits-enfants, le salon pue la modestie de souvenirs nécrosés. — Muscadet ? interroge l’ancien prof, trop content d’avoir une occasion de trinquer. — Pourquoi pas ? fait Pichon, jovial. Le vieux dit qu’il revient tout de suite et demande à maman de sortir les godets. En la complimentant sur son intérieur, Vlad suit la vieille qui clopine jusqu’à la cuisine. Il fait glisser la règle d’aluminium qu’il cachait dans sa manche gauche. Maman n’a pas le temps de faire ouf que déjà les coups de métal lui cinglent le visage et la poitrine. Elle s’affaisse, les verres ballon éclatent en touchant le carrelage. Vlad continue à frapper comme un sourd sur la vieille à terre. De retour, Berthier s’apprête à demander à quoi est dû ce remue-ménage. Il n’en a pas le temps. Son invité lui zèbre la face et s’acharne sur lui à coups redoublés. Papa part à la renverse, sa nuque heurte et rebondit sur les nez de marches. La bouteille se brise, le muscadet se répand. On n’entend plus que le désormais inutile compte à rebours de la comtoise du salon. Des filets de sang sortent des lèvres et d’une oreille de celui qui pendant un an, en 5e B, martyrisa les doigts du jeune Pichon à coups de règle métallique.
