Suite Noire
1275 Ares
AUTEUR : Pascale Fonteneau
Extraits livre
Extrait 1
On ne déménage pas sans raison. Moi-même, j’étais venu m’installer dans cet immeuble après avoir vécu des moments difficiles, mais je sentais que ma vie allait reprendre un peu de couleur. Surtout ma vie affective. Pour être sincère, sans renoncer à l’idée d’avoir quelques aventures, j’espérais que ma femme viendrait me rejoindre. À l’époque, nous vivions chacun de notre côté suite à une dispute idiote à propos de la famille de ma femme. Son beau-frère Gilbert en particulier, un gars sans grande éducation, dont l’humour ne dépasse pas le niveau de la ceinture. Le soir du réveillon de Noël, alors que les neveux étaient couchés et que les parents de ma femme étaient dans la cuisine, ses propos se sont attardés sur les formes de mon épouse qu’il trouvait plus judicieusement épanouies que celles de sa propre femme. Habituée aux écarts de son mari, la sœur de ma femme n’a pas relevé l’affront, ce que j’ai fait à sa place, décrivant avec précision les désirs que la silhouette de ma belle-soeur éveillaient chez moi et chez tous les hommes qui l’avaient approchée (j’ai cité quelques noms). Des deux soeurs, c’est sa femme qui était la plus bandante, et de loin. Là-dessus, il y avait unanimité et, s’il n’y voyait pas d’objection, je pourrais le lui prouver dans l’instant. Ma belle-soeur n’a pas apprécié que je joigne le geste à la parole, ma femme non plus, et mon beau-frère a menacé de me tuer avec le couteau à fromage. Il s’est retenu de me trouer la peau, au prétexte qu’il n’était pas chez lui et que c’était Noël, sinon il m’aurait tué, c’est ce qu’il a plusieurs fois déclaré.
Extrait 2
De votre point de vue, je comprends que tout cela peut sembler embrouillé, long, confus, peut-être même chiant. Veuillez m’en excuser. Pour ma part cette conversation m’est utile. Elle m’aide à y voir clair, à dérouler l’enchaînement et à comprendre comment, en partant d’une simple dispute avec ma femme un soir de Noël, j’en suis arrivé là. Ce travail d’analyse doit se faire dans le détail, c’est important pour moi, cela le sera aussi pour vous, croyez-moi. Sans compter que les instants que nous passons ensemble sont de qualité. À ce titre, ils ont de la valeur. Une grande valeur. De nos jours, c’est un luxe de pouvoir s’arrêter et bavarder ainsi pendant des heures. Obnubilée par les gains de productivité, notre société n’encourage pas ce genre de comportement ou alors, elle les réserve aux événements exceptionnels comme un mariage ou l’annonce d’une maladie grave. Ce triste rappel nous permettra d’apprécier d’autant ce que l’on vit en ce moment. Des instants précieux que je n’aimerais pas gâcher en faisant des raccourcis ou en vous racontant n’importe quoi. Tout ce que je vous dis est vrai, je vous expose les choses telles qu’elles ont été. Loin de moi l’envie de travestir la réalité ou de me mettre en scène, je parlerais avec la même sincérité si vous apparteniez au corps médical ou à une quelconque école de psychanalyse. C’est très à la mode ça aussi et ça prouve bien ce que je vous disais tout à l’heure à propos du besoin qu’ont les gens d’exposer leur intimité et de se confesser. Au moins, grâce à vous, je n’aurais pas à en passer par là. Pourtant, des traumatismes, j’en ai eu ma part. Certes, ce n’était pas la guerre, mais certaines situations n’ont pas manqué d’y ressembler, notamment cet incident avec le mec armé.
Extrait 3
Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, pour aller de chez Bernard à l’appartement, je devais prendre le métro. Tcheck m’a rattrapé alors que j’approchais de la station. Il est arrivé à ma hauteur en courant et m’a fourré quelque chose dans les mains en lâchant une formule dans sa langue de barbare. À son regard et aux tapes qu’il me donnait sur l’épaule, j’ai deviné qu’il cherchait à m’encourager. En observant sa lourde silhouette, j’ai souri et je me suis félicité de compter ce géant, si ce n’est parmi mes amis, du moins au nombre de mes connaissances. Très précisément, à cet instant-là, alors que je regardais le poids lourd remonter la rue vers chez Bernard, je me suis dit que si la confrontation avec Albert Zemstein devenait un jour plus agressive, violente même – avec les fous, il faut s’attendre à tout –, je serais rassuré de sentir Tcheck à mes côtés. Ne me demandez pas pourquoi je pensais à cela justement à ce moment-là, à mon avis, parce que rien n’arrive jamais par hasard, mais vous comprendrez que je m’en souvienne quand vous saurez ce que Tcheck venait de me donner : une arme. Vous imaginez cela, vous, que l’on puisse refiler une arme comme s’il s’agissait d’une bouteille de vin ou d’un bouquet de fleurs ? Eh bien, pour des gens comme Tcheck cela ne semblait pas être un problème. Le pistolet que j’avais dans la main était un vrai, il était emballé dans un torchon, luimême fourré dans un sac en papier semblable à ceux dans lesquels sont conservés les fruits qu’on achète sur les marchés. Pour vous dire comme je suis tombé de haut, j’avais d’abord cru que Tcheck m’offrait un bocal d’une spécialité de sa région, un alcool par exemple. Jamais je n’aurais pensé à une arme !
